Que les sifflets qui ont scandé La Marseillaise chantée a cappella par
Lââm au Stade de France en ouverture du match amical entre l'équipe
tricolore et la Tunisie aient choqué, voire indigné, cela se comprend.
A la fois l'hymne national et un chant universel
Comme
le drapeau, l'hymne national est un symbole qui doit inspirer le
respect, a fortiori lorsqu'il s'agit de l'hymne officiel le plus
célèbre au monde, du chant de la liberté et de l'émancipation qui a été
entonné par des foules dans des dizaines de pays lors de circonstances
dramatiques. La Marseillaise est à la fois l'hymne national et un chant
universel. Elle mérite doublement la considération.
Que Nicolas
Sarkozy et le gouvernement aient voulu réagir n'a donc rien que de
normal, même si on peut s'étonner que le secrétaire d'Etat Bernard
Laporte, présent au Stade de France, ne l'ait pas quitté sur-le-champ
au moment des sifflets.
Qu'une réunion de crise organisée en toute
hâte avec les ministres concernés et le président de la Fédération
française de football ait eu lieu dès le lendemain au Palais de
l'Elysée sous la présidence de Nicolas Sarkozy lui-même, cela semble en
revanche quelque peu disproportionné. Même si le chef de l'Etat adore
le football et n'est pas d'un tempérament à laisser passer des injures
sans répliquer, on aurait pu imaginer qu'en pleine crise financière
internationale et au moment de diriger un Conseil européen crucial,
l'affaire des sifflets pouvait être laissée à François Fillon qui
présente l'avantage de ne manquer d'ordinaire ni de fermeté ni du sens
des proportions. Mais après tout, si Nicolas Sarkozy voulait donner le
ton en personne, pourquoi pas ?
Les sanctions proposées par les
membres du gouvernement paraissent cependant particulièrement
inadaptées. Bernard Laporte, secrétaire d'Etat chargé des Sports, un
homme pittoresque, contesté mais théoriquement expérimenté, a suggéré
de renoncer à organiser ce genre de match au Stade de France et même de
cesser de disputer des matchs amicaux avec les pays du Maghreb. Une
réplique doublement mal inspirée : renoncer au Stade de France, ce
serait capituler piteusement devant quelques milliers d'adolescents
provocateurs, grossiers et immatures ; cesser de jouer contre les pays
du Maghreb serait parfaitement injuste car ces pays ne sont pour rien,
absolument pour rien dans ces sifflets intempestifs. Ils en sont même
outrés et malheureux, voire vexés. Les siffleurs sont des adolescents
français, nés en France dont les parents ou les grands-parents venaient
certes du Maghreb mais manifestaient, eux, le plus grand respect pour
les emblèmes nationaux. Bernard Laporte se trompe de coupables et de
sanctions.
Roselyne Bachelot, plus politique et plus réaliste,
constate, elle, qu'il n'est pas possible d'empêcher de se dérouler un
match officiel, sauf à accepter de perdre sur le tapis vert, ce qui
serait extrêmement impopulaire. En revanche, tout comme François Fillon
(sur instructions de Nicolas Sarkozy ?) elle préconise l'annulation à
chaud en cas de sifflets contre La Marseillaise s'il s'agit d'un match
amical.
Une sanction dangereuse
C'est
une sanction dangereuse. Outre qu'elle pénalise des dizaines de
milliers de spectateurs ayant payé fort cher leur billet et n'ayant
rien à se reprocher, elle risque de déclencher des réactions
redoutables. Comment, dans la surexcitation générale, être sûr que ne
se produiront pas des heurts, des affrontements, des violences, des
déprédations (dans le stade ou hors du stade), voire - pire - des
affolements s'achevant en drame ? Si l'annulation doit se traduire par
des morts ou par une émeute, autant l'éviter. Il serait plus équitable
et plus adapté d'interdire le stade pendant un certain temps (un an,
deux ans) aux siffleurs clairement identifiés et dûment prévenus à
l'avance.
Reste ce qui est l'essentiel : pourquoi des adolescents
de nationalité française et d'origine maghrébine se transforment-ils en
provocateurs malappris ? Il y a certes une tradition trop bien établie
dans les stades de football : Michel Platini vient de rappeler qu'il a
joué des dizaines de matchs entachés par des sifflets au moment où
retentissait La Marseillaise. Par ailleurs, le goût de la transgression
n'est pas une nouveauté chez les adolescents.
Le grand malaise d'une large fraction des adolescents français d'origine africaine
De
surcroît, c'est l'un des effets négatifs de la télévision, la France
entière ayant assisté au funeste Algérie-France (arrêté après invasion
du terrain) puis à La Marseillaise sifflée lors du Maroc-France, il
devenait inévitable qu'il y ait des sifflets à l'occasion de ce
troisième match : question de machisme stupide et de sotte compétition
entre adolescents.
Malheureusement, cet incident théâtralisé comme
s'il s'agissait d'ameuter délibérément l'opinion reflète aussi le grand
malaise d'une large fraction des adolescents français d'origine
africaine. En sifflant La Marseillaise, ils voulaient illustrer plus ou
moins consciemment leur fureur et leur rage de ne pas se sentir
acceptés dans la communauté nationale. En conspuant Ben Arfa, joueur
d'origine tunisienne ayant choisi les couleurs de l'équipe de France,
ils ne se rendaient pas compte que c'était eux-mêmes qu'ils
conspuaient. Ils savaient bien en revanche qu'en sifflant La
Marseillaise, qu'en choquant les Français, ils seraient moins admis que
jamais par une communauté à laquelle ils appartiennent cependant,
souvent malgré eux et souvent malgré elle.