A côté du capital matériel, il souligne l’importance du capital social et du capital culturel, force fondamentale du développement qui permet, dit-il de penser d’agir et de réapproprier les richesses immatérielles par la société. Mohamed Haddy a présenté récemment son ouvrage au Centre d’accueil de la presse étrangère à Paris qui a fait l’objet d’un riche débat…..
Entretien avec Mohamed Haddy, professeur d’université
Le
projet de régionalisation avancée a suscité un intérêt certain
décliné sous forme de rencontres, de débats et d’ouvrages. La rencontre
internationale de Dakhla du 22 novembre dernier a donné lieu à un
ouvrage collectif sous la direction de Driss Guerraoui, président de
l’Association d’études et de recherche pour le développement, SG du CES
et Philippe Clerc, président de l’Association internationale
francophone d’Intelligence économique, paru sous le titre «Intelligence
territoriale et développement régional par l’entreprise». L’ouvrage
décrit «le croisement de l’intelligence territoriale envisagée comme
stratégie publique et collective d’appui à la coproduction du
développement régional aux logiques de développement territorial par
l’entreprise. Par son entrée «entreprises» et par les expériences
internationales exposées, la région et la territorialisation du
développement constituent le dénominateur commun de cette démarche.
Pour ses auteurs, c’est donc l’entreprise qui joue un rôle majeur dans
la dynamique régionale, en tant que porteur de projets «socialisés»
occupant la place de catalyseur dans le développement territorial.
Un autre ouvrage propose, lui, une autre clef d’entrée, qui est la
prise en compte du territoire «non en tant qu’espace topographique
inerte, mais en tant que bassin de vie, traversé et animé par des
débats cathartiques et mobilisateurs». Son auteur Mohamed Haddy, docteur
d’Etat en droit, enseigne dans plusieurs universités dont l’Institut
national d’aménagement et d’urbanisme et l’Institut Royal de
l’Administration territoriale. Pour lui, «la régionalisation est trop
importante pour être laissée entre les mains d’une seule élite dite
spécialisée». Son dernier ouvrage « La régionalisation au Maroc, des
errances au projet sociétal» met en exergue le rôle important des
acteurs, en tant que relais et courroie de transmission, qui ont seuls
la capacité de faire une remontée des attentes des populations. Parmi
les pistes de réforme, il propose «des élaborateurs de politiques, des
communicateurs, des facilitateurs, des mobilisateurs, des négociateurs,
des contrôleurs, des bâtisseurs, des leaders qui pourront être
entendus et bénéficier de l’appui de la base sans lequel rien ne peut
être fait.
A côté du capital matériel, il souligne l’importance du capital
social et du capital culturel, force fondamentale du développement qui
permet, dit-il de penser d’agir et de réapproprier les richesses
immatérielles par la société. Mohamed Haddy a présenté récemment son
ouvrage au Centre d’accueil de la presse étrangère à Paris qui a fait
l’objet d’un riche débat. Il a tout au long de sa présentation mis en
exergue l’importance de la mobilisation des acteurs, lesquels sont
porteurs de solidarités fondées sur la proximité et sont à même de
consolider les liens sociétaux pour la promotion d’un climat de
transparence et de coresponsabilité. C’est là un exercice salvateur qui
seul permet «d’adapter les compétences, les capacités et les
dispositifs institutionnels au contexte du développement. Ce faisant,
le projet régional se positionnera en tant qu’espace de résistance aux
mécanismes de production qui produisent les dissonances de la
dissociation», en d’autres termes qui produisent les conflits
ethniques.
dernier
ouvrage « La régionalisation au Maroc, des errances au projet
sociétal» met en exergue le rôle important des acteurs, en tant que
relais et courroie de transmission, qui ont seuls la capacité de faire
une remontée des attentes des populations. Parmi les pistes de réforme,
il propose «des élaborateurs de politiques, des communicateurs, des
facilitateurs, des mobilisateurs, des négociateurs, des contrôleurs,
des bâtisseurs, des leaders qui pourront être entendus et bénéficier de
l’appui de la base sans lequel rien ne peut être fait.
A côté du capital matériel, il souligne l’importance du capital
social et du capital culturel, force fondamentale du développement qui
permet, dit-il de penser d’agir et de réapproprier les richesses
immatérielles par la société. Mohamed Haddy a présenté récemment son
ouvrage au Centre d’accueil de la presse étrangère à Paris qui a fait
l’objet d’un riche débat. Il a tout au long de sa présentation mis en
exergue l’importance de la mobilisation des acteurs, lesquels sont
porteurs de solidarités fondées sur la proximité et sont à même de
consolider les liens sociétaux pour la promotion d’un climat de
transparence et de coresponsabilité. C’est là un exercice salvateur qui
seul permet «d’adapter les compétences, les capacités et les
dispositifs institutionnels au contexte du développement. Ce faisant,
le projet régional se positionnera en tant qu’espace de résistance aux
mécanismes de production qui produisent les dissonances de la
dissociation», en d’autres termes qui produisent les conflits
ethniques.
crainte de l’esprit ethnique et communautariste ; on oublie cependant
que c’est, exactement, cette pluralité qui a fait la puissance du pays
et qui fait sa richesse et sa singularité.
Un
mot peut-être sur « les errances ». Au-delà du diagnostic que vous
faites, vous fustigez la déclinaison de la décentralisation ?
La décentralisation telle que vécue à ce jour, montre qu’elle est
victime de nombreux dysfonctionnements, notamment : un nombre trop élevé
de communes et d’élus, dont les qualifications et les motivations sont
loin d’être les points forts, un fonctionnement obérant et onéreux,
une administration pléthorique, une prépondérance de petits projets au
détriment de projets structurants. En outre l’enclavement des
collectivités locales et l’inadaptation des découpages administratifs
ont mortifié et porté un coup fatal à l’efficience gestionnaire et
engendrée des apories, du fait des approches sectorielles opérées par
les différents départements ministériels, en l’absence de projets
intégrés du développement régional.
Dans
votre exposé au Centre d’accueil de la presse étrangère à Paris et
après avoir décliné les raisons de la crise du politique, vous mettez
en avant l’idée de l’autonomie locale qui ressemble en fait au concept
américain de l’empowerment, la capacité de se prendre en charge ?
Une
autonomie qui n’est possible que si la gouvernabilité est régénérée
comme système d’organisation et de gestion de l’action publique, pour
prendre en compte les intérêts croisés des acteurs en présence, dans
l’élaboration et la conduite des projets sociétaux. Que si elle
devient, une pratique qui permettrait d’exercer le contrôle, le suivi
et le portage des projets de développement ; elle doit permettre de
construire avec le plus grand nombre des acteurs des stratégies
négociées continûment pour une promotion sociale intégrée. L’autonomie
locale voudrait que les acteurs déploient une énergie créatrice pour
exercer un contrôle efficient sur le territoire, en recourant à des
outils tels que la proximité, les capacités-possibilités… qui
conforteraient le sentiment d’appartenance, à l’effet d’enclencher
l’intégration de la société et favoriser la mise en commun des intérêts
de ses membres. L’autonomie locale, dont il est question, constitue
donc la possibilité, pour les membres d’une société d’organiser leur
modalités de participation au type de projet sociétal à construire et
au type de développement à privilégier.
Comment,
après une longue réflexion qui, dites-vous, a été alimentée par de
nombreuses rencontres et débats, appréhendez-vous le processus de
régionalisation. Comment celui-ci se construit-il ?
Le
processus de la régionalisation a, pour principe, de confier à des
populations organisées, la responsabilité et la réappropriation des
ressources, ainsi que l’utilisation de fonds permettant de financer les
infrastructures et les activités qu’elles jugent prioritaires. Il
s’appuie sur des mécanismes de décentralisation et de réformes pour
consolider les atouts du lien social, par son importance dans la
fédération et la médiation, dans l’affermissement de l’identité et dans
le rayonnement de la collectivité. En outre, la précision et
l’élévation de la régionalisation se clarifieront par le renforcement
de son rôle dans la création d’emplois, tant direct qu’indirect et par
la création des richesses tant matérielles qu’immatérielles. Le
développement régional intégré et intégrateur constitue, tient à un
cadre institutionnel adapté et, d’autre part, à des organisations
capables de porter ce développement. De même, l’efficience des
structures institutionnelles doivent être considérées comme un facteur
fondant le développement et exerçant une influence, au moins égale, à
celle des facteurs tangibles plus conventionnels, tels que les
infrastructures.
La région est, dites-vous, différente du territoire. Expliquez-vous ?
Le
territoire est considéré, à la fois, comme une donnée géographique, une
œuvre humaine et une production sociale. Il est, ainsi, marqué par le
passé et par des remaniements en profondeur, plus ou moins, visibles et
il constitue le support des mutations dans sa géographie, au sein de
sa population et dans la façon dont se le représente cette dernière. Le
territoire est, physiquement, organisé et culturellement hérité,
inventé et réinventé ; il est, par ailleurs, une production idéologique
et une appropriation politique et de ce fait, il n’y a pas de
territoire en soi, cartographiable et existant en dehors de la
représentation des habitants et des organisations sociales qui
l’occupent. Le territoire constitue, ainsi, un capital et un levier
d’orientations potentielles et il agit sur les acteurs de la même
manière que ceux-ci agissent sur lui. Il permet de produire l’action et
de stimuler les capacités nécessaires à l’appropriation morale de
l’espace. Aussi, le capital territoire doit être partagé et ce partage
se traduira par une augmentation de capitaux individuels et collectifs,
au lieu de rester un champ confisqué, laquelle dysfonction aggrave les
inégalités sociales et appauvrit les capacités d’orientations
collectives. Le territoire du développement s’inscrit, aussi, dans le
multidimensionnel et résulte d’une appropriation à la fois économique,
idéologique, symbolique et politique de l’espace par des groupes qui se
donnent une représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire,
de leur singularité et qui utilisent cette appropriation et cette
représentation pour créer le mouvement social. En effet, il ne suffit
pas de se voir reconnaître formellement un droit, il importe que la
possibilité de l’exercer soit, effectivement, garantie ; mais comment
défendre l’appropriation territoriale, lorsque les faibles sont
interdits d’accès aux ressources les plus élémentaires pour assurer
leur subsistance ? Par ailleurs, ce n’est pas tout d’avoir des droits,
il faut pouvoir déterminer ce qu’on voudrait faire de son territoire et
être en mesure de choisir les valeurs que l’on veut faire siennes,
ainsi que les buts que l’on entend poursuivre. En outre, le territoire
-fondement d’une culture solidaire- passe par l’instauration d’une
économie territorialisée qui vise un mieux-être humain, intégré,
propulsif et correctif ; pour ce faire, le développement territorial
doit reconsidérer l’économique à l’effet de permettre une meilleure
répartition des richesses, de manière sensitive. Il constitue, aussi,
une démarche de mise en mouvement et en synergie des actions des
acteurs locaux pour valoriser les ressources humaines et matérielles du
territoire.
Un
territoire dites-vous ne se décrète pas, il doit tenir compte de
l’équilibre durable entre l’homme et le territoire et surtout de la
mobilisation des acteurs de « vivre ensemble »?
Le
territoire n’est pas, uniquement, un support de production de richesses
matérielles, il est surtout un «vivre ensemble», il est un appui qui
nourrit le système régional d’échanges matériels et immatériels et un
espace social ; Aussi faut-il le gérer en concordance avec ce qui le
compose, ce qui l’identifie, ce qui lui appartient,… afin de garantir
l’adhésion et par delà la réussite du projet sociétal. Le territoire
permet, par ailleurs, de développer une culture d’appartenance qui
promeut les flux et les dynamiques, sachant que le territoire ne se
décrète pas et que ses projets ne sont jamais livrés « clés en mains ».
Ainsi, le vouloir vivre ensemble est toujours d’esprit et il constitue
l’énergie d’assumer les contradictions, d’exprimer les attentes; il
se veut, enfin, de contenir l’économie en lui dictant des limites, à
savoir subordonner l’outil à l’homme ; le territoire devenant, ainsi,
un levier, un catalyseur et le moteur de toute stratégie de
développement global par un fin maillage des espaces.
Pour
décrire en somme l’échec de nos différentes stratégies régionales vous
rappelez le mot de Guillaume de Rochefort, au XVIIIe siècle qui disait
« Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs des peuples : ceux
qui s’intéressent aux gigots et ceux qui s’intéressent à la laine.
Aucun ne s’intéresse aux moutons ! ». La phrase est terrible ?
Oui mais elle résume une réalité, on ne s’intéresse pas beaucoup au
pauvre mouton ! Alors même que l’adaptation des collectivités
territoriales à la réalité régionale en perspective, implique la prise
en compte des attentes des citoyens ; aussi, le décideur local doit
renverser la pyramide décisionnelle et, donc, se démarquer de
l’application d’une politique, à programmes décidés, exclusivement, par
le centre, sans aucune écoute des attentes des populations. Il s’agit
de passer d’une relation intégralement administrative à une relation de
collaboration et de concertation qui laissent à l’acteur, la latitude
d’adapter son action au territoire sur lequel, il agit. Le projet
régional doit être entendu comme un cadre d’action politique où
convergeraient des stratégies de développement qui privilégient
principalement, les acteurs des collectivités territoriales et leur
savoir-faire vernaculaire et moderne ; lesquels doivent être organisés
de façon à stimuler les initiatives des diverses organisations de la
société régionale. Aux outils de conscientisation qui doivent être
utilisés s’ajoutent, aussi, ceux de la participation et la fédération
pour renforcer les capacités de la région à se prendre en main, ainsi
que les capacitations individuelles et collectives qui permettront
l’élaboration d’une vision globale et intégrée, pour la mise en œuvre
d’un projet sociétal viable ; par ailleurs, la concertation constituera
un fondamental inéluctable pour que toutes les énergies soient mises à
contribution, pour que s’amorce un processus d’intégration.
En outre, les partenariats sont nécessaires pour que toutes les
énergies disponibles soient mises à contribution, pour créer les
conditions de mise en œuvre des actions considérées comme prioritaires.
Par ailleurs, l’harmonisation et la promotion des politiques publiques
participeront au renforcement de l’autonomie et de la cohésion
sociale. La présence d’autres outils est requise, il s’agit notamment
de la gestion régionale qui est la façon dont l’autorité sera
organisée, légitimée et employée par et au nom de la population, à
travers des processus de planification, de prise de décision et de
responsabilisation ; les systèmes de prestation de services locaux qui
concerneront le secteur public, le secteur privé, ainsi que les
organisations non-gouvernementales et communautaires pour mobiliser et
gérer les ressources. En outre, l’aide extérieure consistera à doter
les acteurs locaux en ressources telles que le financement, la
formation, l’assistance technique et l’information ; un autre outil
sera celui de l’environnement favorable qui comprendra des instruments
formels, tels que les lois, les politiques et les systèmes
organisationnels, ainsi que des institutions informelles telles que les
valeurs, les normes et les pratiques sociales qui influenceront les
décisions et les comportements des personnes, à l’effet de promouvoir
et de renforcer le potentiel local, l’action collective et la
responsabilisation.
Le Matin (Maroc)