Renault à Tanger : Le vrai scandale Lun, 13 Fév 2012 19:24:00 |
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Emmanuel Martin
L’ouverture de l’usine Renault près de Tanger au Maroc permettra d’employer 6.000 personnes et pourra créer jusqu’à 30.000 emplois induits au niveau local. 85% des 150.000 à 170.000 automobiles « low cost » qui y seront produites seront destinées à l’exportation. Une bonne nouvelle au Maroc et pourtant…
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Ce projet a suscité une vive polémique en France. Les délocalisations
restent un sujet à dimension ô combien démagogique, si ce n’est
populiste en France, en particulier dans un contexte de chômage à 9,9 %
et à quelques encablures des élections présidentielles. Les réactions
des décideurs français traduisent malheureusement leur incompréhension
de la dynamique de la mondialisation.
De Christian Estrosi à Dominique de Villepin en passant par Louis
Alliot, la droite française s’est distinguée par son protectionnisme
viscéral. Pour le premier, ancien ministre de l’industrie, l’entreprise
automobile joue « contre la politique du gouvernement et contre
l’industrie française » en pratiquant du « dumping social ». Le
deuxième, candidat à la présidentielle et ancien premier ministre,
condamne la « course au low cost », une « erreur stratégique » selon
lui. De manière peu étonnante le numéro deux du Front national voit dans
ce projet marocain « un véritable scandale » et propose que l’on taxe
ces voitures produites au Maroc quand elles arriveront en France.
Ces hommes politiques n’ont visiblement pas saisi le concept de
spécialisation de gamme. Renault entend s’attaquer plus sérieusement au
créneau de la voiture low cost, sur lequel d’ailleurs les chinois sont
en pointe. Réponse cinglante du patron de Renault, Carlos Ghosn : « La
question du low cost, c’est de faire au Maroc ou de ne pas faire du tout
». Au vu du coût du travail en France il n’est pas possible d’y
produire du low cost (et même ce low cost serait encore trop cher pour
certains marchés comme l’Inde : Renault pense à des plateformes
ultra-low-cost pour produire des véhicules à 3000€). Certains dénoncent
alors les « salaires d’esclavage » marocains de 250€, en oubliant les
différences de niveau de développement économique entre le Maroc et la
France : 250€ au Maroc n’est pas un salaire d’esclavage, et de nombreux
travailleurs seront heureux de pouvoir être embauchés.
Autre incompréhension : autour de l’internationalisation des chaines de
valeur. La production s’internationalise en fonction des avantages
comparatifs que chaque localisation peut permettre d’obtenir
(compétences, coût du travail, accès aux ressources, financement, accès
aux marchés etc.). Dans ce contexte quand « la France » cherche à
renchérir le coût des importations qui vont en réalité servir à produire
de la valeur « française », « elle » se tire une balle dans
le pied (une idée à retenir pour ceux qui prônent une TVA soi-disant « sociale » en France).
Il faut ensuite rappeler que cette entité macroéconomique quelque peu
artificielle qu’on appelle « la France » va en réalité gagner dans ce
projet marocain. Comme le rappelle Carlos Tavares, numéro deux de
Renault chaque voiture fabriquée à Tanger « rapportera 800 euros à la
France parce qu’il y a 400 euros de pièces livrées depuis la France et
400 euros d’ingénierie ». Mais poussons le raisonnement, car il y a
d’autres personnages oubliés dans cette « personnification de la France »
par nos hommes politiques : l’acheteur low cost français, qui sera
heureux de pouvoir s’offrir un véhicule neuf garanti Renault à un tarif
en accord avec ses moyens – à moins que le Front national ne le lui
interdise ; tous les partenaires économiques de ce même acheteur low
cost,qui, parce que ce dernier aura payé sa voiture moins cher,
disposera d’un revenu disponible supplémentaire pour leur acheter
davantage de biens et services.
Nos hommes politiques raisonnent dans un monde fermé, statique, dans
lequel ce qui est gagné par l’un et forcément perdu par l’autre. Deux
siècles et demi de développement économique sans précédent contredisent
ce raisonnement. Car le monde économique n’est pas un gâteau à taille
fixe, mais un gâteau qui grossit, c’est un processus dynamique. Si les
marocains s’enrichissent grâce à ce projet qui va les embaucher, c’est
une bonne nouvelle pour les français : les
marocains pourront acheter davantage aux entreprises françaises.
En fait le problème réside certainement dans ce « nationalisme »
macroéconomique qui nous vient tout droit du mercantilisme, et qui a été
dénoncé depuis fort longtemps par certains économistes, comme Frédéric
Bastiat… au 19ème siècle déjà ! Pouvoir payer un bien moins cher est un
bienfait. Faudrait-il taxer le soleil parce qu’il crée une concurrence
déloyale aux centrales nucléaires françaises en fournissant de l’énergie
gratuitement ?
Bien sûr il y a des ajustements nécessaires dans ce processus dynamique,
du fait de la concurrence. Mais l’idée alors n’est pas de stopper cette
dernière – elle permet de nous enrichir, mais au contraire de la
faciliter, de sorte que les entreprises puissent créer de la nouvelle
valeur, prendre des risques pour trouver des nouveaux services et
innover. Or, en France on empêche tout ceci. Produire dans l’hexagone
est toujours plus coûteux, non pas en termes de coût du
travail net, mais en termes de charges sociales, de fiscalité et de
législation sociale très rigide (notamment un coût du licenciement
exorbitant – et donc prohibitif pour l’embauche).
La législation française en matière de travail et de fiscalité reflète
en réalité la vision totalement erronée de la dynamique économique
qu’ont les dirigeants politiques du pays. Malheureusement la campagne
présidentielle, avec son retour démagogique sur le « Made in France »
avec un fond largement protectionniste, n’est pas près d’éclairer les
français sur les véritables solutions pour s’attaquer aux racines,
politiques, de ce fléau du chômage. Le vrai scandale dans cette
polémique est celui de l’incompétence économique des élites politiques françaises.
Auteur : Emmanuel Martin
Emmanuel Martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
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