Yomna
Mokhtar a 27 ans. Et elle n’est pas mariée. En Egypte, ce n’est pas un
crime, mais une source de moqueries, de vexations, voire de
stigmatisation et de marginalisation. Résultat, le mariage apparaît
comme le seul moyen d’obtenir la paix sociale. C’est ainsi que des
femmes s’unissent à des hommes plus par raison que par amour. Mais le
remède se révèle parfois pire que le mal… C’est pourquoi Yomna Mokhtar
a créé en mai 2008 le groupe « Les vieilles filles pour le changement »
sur le site Internet de socialisation Facebook. Le groupe, en langue
arabe, compte près de 800 membres et connaît un succès grandissant. La
journaliste de 27 ans explique les objectifs de son initiative et
revient sur la pression sociale que subissent les célibataires.
Afrik.com : Quel est l’objectif de votre groupe dédié aux « vieilles filles » ?
Yomna Mokhtar : Mon objectif est de changer les idées
fausses de la société sur les « vieilles filles » et convaincre les
filles de ne pas se laisser influencer par les idées de la société. Le
groupe aide les filles à faire sortir la pression et à l’utiliser pour
atteindre le succès. Il explique aussi la culture du mariage et comment
choisir l’homme convenable.
Afrik.com : Comment diriez-vous que les femmes célibataires sont perçues en Egypte ?
Yomna Mokhtar : Elles sont considérées comme des
demi-femmes car la société ne voit la femme que dans le rôle de mère.
Si elle n’est pas mariée, alors elle n’est pas une femme complète.
Afrik.com : Comment se caractérise la marginalisation des femmes célibataires dans la famille, entre amis, au travail… ?
Yomna Mokhtar : Dans la famille, les parents ne cessent
pas de pousser la fille à accepter n’importe quel homme, en se moquant
d’elle parce qu’elle n’a pas pu attirer un homme. Pour ce qui est de
l’amitié, quand une femme se marie elle cesse de contacter ses amies
non mariées car elle pense qu’elles seront jalouses d’elle. Au travail,
on entend tout le temps la question : « Pourquoi tu n’es pas mariée à
cet âge-là ? », comme si la femme était responsable de ne pas être
mariée. Il y a par ailleurs beaucoup des films égyptiens qui montrent
que la fille non mariée n’est pas belle. Les films se moquent de la
fille non mariée et la traitent comme un sujet de moquerie.
Afrik.com : Savez-vous si la pression est aussi forte pour les hommes célibataires ?
Yomna Mokhtar : La pression est seulement forte pour les femmes. Il n’y a aucune pression sur les hommes.
Afrik.com : Comment les femmes vivent-elles psychologiquement les pressions ?
Yomna Mokhtar : Elles perdent confiance en elles et les
pressions l’empêchent d’atteindre ses objectifs dans le travail. En
même temps, la société considère moins son succès dans le travail car
elle n’est pas mariée.
Afrik.com : Avez-vous entendu parler de femmes qui se marient juste pour échapper à la pression ?
Yomna Mokhtar : Oui, il y a des filles qui pensent de
cette façon. Les conséquences sont qu’elles vont divorcer et qu’à la
place d’être appelées « vieilles filles » elles seront appelées
« femmes divorcées » avec enfants.
Afrik.com : Les femmes se rendent-elles compte qu’en cas de divorce elles risquent une autre forme de stigmatisation ?
Yomna Mokhtar : Oui, mais quelques filles préfèrent être
appelées « divorcée » que « vieille fille ». Parfois, elles veulent
échapper à la stigmatisation quelque soient les conséquences. Quelques
filles essayent aussi de se marier seulement pour avoir des enfants
parce que la religion n’accepte pas les relations sexuelles
hors-mariage.
Afrik.com : Certaines
trouvent-elles des stratégies pour justifier leur célibat ou échapper à
la pression, en quittant le pays par exemple ?
Yomna Mokhtar : Dans une société conservatrice, il n’est
pas acceptable pour la plupart des filles de voyager seule ou d’habiter
seule loin de la famille. Mais quelques filles essayent de montrer à
leur famille qu’elles peuvent être responsables d’elles-mêmes, surtout
si elles sont indépendantes et ont un travail.
Afrik.com : Cette pression est-elle une spécificité égyptienne ou les femmes d’autres pays vivent la même chose ?
Yomna Mokhtar : La plupart des pays arabes ont le même
problème. Il se rencontre aussi en Malaisie, car j’ai reçu des messages
de femmes malaisiennes qui affrontent le même problème. J’ai aussi
entendu qu’en Occident, on appelle les filles non mariées « vieilles
filles » et « old maids ».
Afrik.com : Des hommes et des couples ont rejoint votre groupe Facebook. Comment l’expliquez-vous ?
Yomna Mokhtar : Je pense que discuter des « vieilles
filles » est tabou et que plusieurs hommes ont la curiosité de savoir
comment elles pensent. Ça me fait plaisir parce que j’essaye de
diffuser mes idées dans la société.
Afrik.com : Savez-vous si certains critiquent votre initiative ?
Yomna Mokhtar : Il y a beaucoup des femmes qui n’aiment
pas le terme « vieille fille » et surtout le terme « anies », en arabe.
Elles considèrent mon initiative comme un pas en arrière qui renforce
le côté péjoratif de « anies ».
Visiter le groupe Facebook « Les vieilles filles pour le changement »