L'arabe dialectal doit être reconnu

Par DOMINIQUE CAUBET

Dominique Caubet, professeur d'université (arabe maghrébin, Inalco). Libération, mardi 14 mars 2000

Alors que la France a reconnu l'arabe dialectal comme faisant partie des "langues de la France" (dans le cadre de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires), le ministère de l'Education nationale a, peu après, décidé de supprimer l'épreuve facultative d'"arabe dialectal" au bac; elle est "remplacée" par une épreuve d'arabe (sans adjectif), ce qui suppose une très bonne connaissance de l'arabe littéral et change du tout au tout la nature des aptitudes testées. Ces épreuves facultatives permettent de gagner des points au bac.

L'arabe dialectal a toujours compté parmi les langues proposées; jusqu'en 1994, sous forme d'épreuve orale, puis écrite à partir de 1995 - comme pour toutes les autres langues disponibles en option. L'organisation de ces épreuves écrites (conception des sujets et corrections) a été confiée par convention à l'Inalco, convention signée en janvier 1995 et renouvelée depuis. L'arabe dialectal s'est tout de suite révélé comme la langue la plus demandée: la plupart des jeunes d'origine maghrébine ne savent pas lire l'arabe, c'est-à-dire l'arabe littéral, lequel demande un long apprentissage. Nous avons donc décidé de leur donner le choix entre deux graphies mises en place pour l'occasion: une graphie arabe et une graphie latine simplifiée que l'on apprend à déchiffrer en quelques minutes. Il est vite apparu que les candidats optaient massivement pour la graphie latine, (60 % en 1995, 75 % en 1999), tandis que le nombre des candidats passait de 5 200 à 9 300.

En avril 1999, le linguiste Bernard Cerquiglini a remis son rapport au Premier ministre, qui lui avait confié la tâche de dresser la liste des "langues de la France". Il dénombre 75 langues parlées par des ressortissants français sur le territoire de la République, considérées comme appartenant au "patrimoine national". Il introduit la notion de "langues dépourvues de territoire" et suggère la reconnaissance de cinq langues, dans l'ordre: berbère, arabe dialectal, yiddish, romani chib et arménien occidental.

En introduisant le concept d'épreuve d'arabe, les auteurs de la note prennent une position très marquée, directement inspirée du panarabisme, complètement coupée de la situation réelle des pays et, a fortiori, de tout ce que la France s'efforce de mettre en place pour que les jeunes puissent enfin tirer fierté de leur langue maternelle. Ce qui est grave, c'est que cette confusion idéologique est étendue au domaine pédagogique et administratif français. Il s'agit d'obliger les jeunes à étudier l'arabe littéral dans le secondaire.

La situation est la suivante: si l'on a pour langue maternelle le berbère, le bambara, l'albanais ou tout autre langue figurant sur la liste, on peut passer l'épreuve de langue facultative écrite. Si, en revanche, on parle l'arabe dialectal, à l'instar de tout le monde maghrébin - langue la plus demandée dans cette épreuve -, on se voit imposer un préalable: apprendre l'arabe littéral. Reste l'idée que les points obtenus en arabe dialectal sont des points trop facilement gagnés, comme si la connaissance de cette langue ne comportait aucune valeur; ce qui s'inscrit dans le processus de minoration systématique des langues maternelles des pays arabes.

Les parlers arabes forment aujourd'hui des langues à part entière, arabe algérien, marocain, tunisien (avec leurs variations régionales, comme partout); leur connaissance n'a jamais permis de comprendre ni l'arabe littéral, ni l'arabe classique, a fortiori de pouvoir le lire. Linguistiquement, il s'agit de langues différentes, dotées de systèmes différents. Pour la titulaire de la chaire d'arabe maghrébin que je suis, cette épreuve contribuait à redonner une fierté de leur langue aux jeunes arabophones, et c'est pourquoi nous essayions de concevoir les sujets avec la plus grande rigueur. Cette décision est donc un coup très dur porté à notre entreprise de valorisation des langues maternelles et de la culture qu'elles véhiculent